SENTV : À l’ère du numérique, la violence ne s’exprime plus uniquement par des actes physiques. Elle se diffuse aussi — et parfois surtout — à travers les mots. Insultes, propos humiliants, attaques personnelles ou diffamatoires se sont progressivement imposés dans l’espace public, au point de devenir banals. Pourtant, comme le rappelait la philosophe Judith Butler, « les mots peuvent être des armes ; ils blessent, excluent et réduisent au silence ».
Judith Butler, Le pouvoir des mots
Souvent par inadvertance, parfois par volonté manifeste, et ailleurs par ignorance, il est pourtant clair que, chaque jour, nous prononçons des mots qui créent des maux.
Notre société, déjà marquée par une certaine rudesse dans ses rapports traditionnels, se révèle profondément violente dans la manière dont nous interagissons avec nos concitoyens. Le langage y est souvent vulgaire, et ce, dans presque toutes les ethnies qui fondent pourtant la richesse et la diversité culturelle de notre pays.
Certaines langues, notamment la plus usitée ‘’le wolof’’ peuvent paraître violentes à travers certaines expressions. Qu’y a-t-il de plus violent que de traiter un être humain de chien : « domou xathie » ?
Nos mamans, par ailleurs, sont parfois de véritables championnes de l’invective, pensant bien faire en corrigeant à coups de mots choquants, persuadées que la dureté verbale éduque mieux que la douceur.
Aujourd’hui encore, la société sénégalaise demeure profondément violente.
La violence verbale désigne tout propos portant atteinte à une personne. Elle renvoie à toute parole qui blesse psychologiquement, moralement ou émotionnellement, sans recourir à la force physique.
Au XXIᵉ siècle, marqué par de profondes mutations sociales, cette violence s’installe partout, dans toutes les sphères, avec une virulence inouïe.
Nos échanges, loin de refléter la courtoisie et le respect, révèlent au contraire une volonté manifeste de nuire. Nous sommes devenus acerbes, désagréables, comme si la douceur, la bienveillance et la politesse avaient déserté ce monde pour laisser place aux invectives et au langage ordurier.
Paradoxalement, celles qui subissent le plus ces violences verbales sont aussi, bien souvent, celles qui les reproduisent : les femmes.
De la même manière que la femme est fréquemment insultée, calomniée ou rabaissée, elle peut aussi, notamment dans l’espace numérique, proférer des paroles blessantes à l’encontre d’autres femmes.
Cette réalité s’explique par une structure sociale dominée par des rapports de genre profondément inégalitaires. Nous vivons dans une société où la domination masculine légitime certaines formes de violence. Or, cette violence commence presque toujours par des mots avant de se transformer en violences conjugales, voire physiques, aux conséquences parfois tragiques.
Pierre Bourdieu l’exprimait avec justesse :
«La violence symbolique est cette violence douce, invisible, insensible pour les victimes elles-mêmes, qui s’exerce essentiellement par les voies symboliques de la communication et de la connaissance.»
Pierre Bourdieu, La domination masculine
Les réseaux sociaux : nouveaux espaces de violences verbales
Le lynchage verbal a depuis longtemps quitté les foyers pour s’installer sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’espace numérique est devenu un véritable cocktail d’expressions violentes, de jugements hâtifs et de propos dégradants, souvent publiés volontairement — parfois inconsciemment — pour capter l’attention des internautes.
La vulgarité est devenue une tendance : plus de clics, plus d’abonnés, plus de vues. Le bad buzz ne gêne plus ; il est désormais recherché.
« Femme yakk femme » (la femme détruit la femme)
Si certaines femmes utilisent les réseaux sociaux pour travailler et gagner dignement leur vie, d’autres s’en servent pour régler des comptes, provoquer ou dénigrer celles qui réussissent et construisent une image positive.
Au lieu de se solidariser face à un patriarcat encore très présent, certaines femmes se livrent à des rivalités destructrices. Par jalousie ou frustration, elles préfèrent la calomnie à l’encouragement, la diffamation à la reconnaissance.
Dans le milieu professionnel, ces tensions sont également perceptibles : absence de collaboration, coups bas, manque de solidarité.
Pourtant, le soleil ne brille-t-il pas pour tout le monde? Pourquoi être mesquines là où la solidarité et la complémentarité pourraient produire des merveilles ?
La banalisation de la violence
La violence verbale est aujourd’hui légitimée, normalisée, voire célébrée.
Nous utilisons certains termes, nous en rions, nous nous en réjouissons sans mesurer leur charge symbolique et leur brutalité. La musique que nous écoutons, dansons et chantons regorge d’expressions violentes : « ñeup laay rayy », « dagal sa yaram », et bien d’autres, répétées à longueur de journée.
Même des expressions dites taquines comme « danga torox» demeurent fondamentalement péjoratives, malgré le ton léger employé.
La sphère politique
La politique n’est pas épargnée. Les adversaires s’y affrontent avec une violence verbale exacerbée, surtout en période électorale.Même au sein des mêmes partis, les invectives sont monnaie courante.
Longtemps, nous avons admis que « la politique n’est pas une affaire d’enfants de chœur », légitimant ainsi les propos injurieux et dégradants.
Faute d’arguments solides, certains recourent aux attaques personnelles, fouillent dans la vie privée, et vont jusqu’à tenir des propos ethnicistes, parfois en direct à la télévision.Le débat autour du terme « yambar » en est une illustration flagrante : preuve que le choix des mots est crucial et jamais anodin.
Conclusion
Si l’attention est majoritairement portée sur les violences physiques faites aux femmes, qu’en est-il des paroles qui détruisent leur confiance en elles ? Des mots qui brisent leur épanouissement?
Peu d’études s’attardent encore sur la violence verbale, pourtant omniprésente et tout aussi destructrice.
Michel Foucault nous le rappelle:
« Le langage n’est jamais neutre : il est traversé par des rapports de pouvoir. »
Les mots ont déjà causé des génocides, comme au Rwanda en 1994. À l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, dans la nuit du 10 au 11 février 2025, un étudiant a préféré mettre fin à ses jours, incapable de supporter les paroles humiliantes qui ont atteint sa dignité.
L’adage ‘’wolof’’ qui nous invite à tourner sept fois notre langue avant de parler prend ici tout son sens.
Pensons à la portée de nos mots, car tout le monde n’a pas la même force psychologique pour y faire face. La santé mentale n’est pas une maladie exclusivement occidentale :elle est aussi la nôtre.
Soyons donc plus responsables, plus humains et surtout moins violents dans nos propos.
Salimata Dieng
Sociologue du travail et des organisations