Visite en Chine : quand l’Assemblée nationale s’expose à la confusion des genres : Par Maître Djibril War, APR

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SENTV : Au Sénégal, le ridicule ne tue pas. Mais il prospère parfois sous un ciel politique devenu, ces derniers mois, singulièrement brumeux. La visite récente du Président de l’Assemblée nationale en République populaire de Chine s’inscrit dans cette atmosphère trouble, suscitant une controverse qui dépasse largement la simple querelle partisane.

Il ne s’agit pourtant pas d’un fait exceptionnel. Depuis des décennies, des délégations sénégalaises – étatiques, parlementaires ou partisanes – se rendent régulièrement en Chine dans le cadre de relations diplomatiques, de coopération institutionnelle ou d’échanges politiques. La véritable question est ailleurs : à quel titre précis ce déplacement a-t-il été effectué ? Officiel, institutionnel ou privé ?

Une mission présumée institutionnelle

Lorsque le Président de l’Assemblée nationale se rend à l’étranger, au nom de l’institution parlementaire, accompagné de députés et mobilisant les moyens matériels et financiers de celle-ci, la logique républicaine et les usages internationaux conduisent naturellement à y voir une visite officielle ou institutionnelle. Une telle mission vise, en principe, à renforcer les relations interparlementaires, à rencontrer les autorités législatives du pays hôte et, éventuellement, à explorer des perspectives de coopération entre institutions.

C’est précisément cette présomption qui rend les images diffusées à l’issue de la visite problématiques.

Des symboles qui interrogent

La polémique a pris de l’ampleur avec la publication d’une photographie montrant le Président de l’Assemblée nationale aux côtés d’un dignitaire chinois, dans un décor où figuraient de manière ostensiblement visible le drapeau de la République du Sénégal et celui du parti Pastef, placés à côté du drapeau du Parti communiste chinois et de celui de la République populaire de Chine.

En matière diplomatique, les symboles ont valeur de message politique. Associer un parti politique sénégalais aux emblèmes de la République, dans un cadre international, brouille dangereusement la frontière entre institution républicaine et organisation partisane. Dès lors, une interrogation s’impose : y a-t-il eu confusion de cadre, de rôle et de mission ?Une délégation au profil a

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À cette confusion symbolique s’ajoute un autre élément relevé par les observateurs : la présence, dans la délégation et sur la photographie officielle, d’un député ne relevant pas du parti du Président de l’Assemblée nationale. Ce détail, loin d’être anodin, renforce l’ambiguïté du déplacement. Était-ce une mission parlementaire pluraliste clairement assumée ? Une visite strictement partisane ? Ou une formule hybride, jamais explicitée à l’opinion publique ?

L’absence de communication institutionnelle claire avant et après le déplacement n’a fait qu’alimenter le malaise.

Le précédent des missions partisanes en Chine

Il est utile de rappeler que l’histoire politique du Sénégal offre des précédents clairs. À plusieurs reprises, l’Alliance pour la République (APR) s’est rendue en Chine à l’invitation du Parti communiste chinois. Ces missions, entièrement prises en charge par le parti hôte – billets d’avion, hébergement, restauration, déplacements et visites – se déroulaient dans un cadre exclusivement politique et partisan.

Les délégations, composées de responsables politiques, de députés, de cadres, d’enseignants, de jeunes et de femmes du parti, étaient conduites notamment par le ministre Benoît Samb. À aucun moment, les emblèmes de la République du Sénégal n’ont été utilisés, précisément par respect pour la distinction entre parti et État.

Une immersion idéologique assumée

Ces déplacements permettaient une immersion dans le fonctionnement du Parti communiste chinois, la visite de ses grandes écoles de formation – notamment à Pékin et Shanghai – et la compréhension de son système rigoureux de sélection et de formation des cadres. L’adhésion au parti y est conditionnée par des tests exigeants, suivis d’un parcours de formation idéologique et administrative approfondi.

Sous l’ère du président Xi Jinping, la Chine a engagé une réorientation stratégique majeure, matérialisée par les plans quinquennaux et le concept du « Renouveau du rêve chinois ». Les orientations publiées par les médias officiels chinois insistent sur une gouvernance systémique, disciplinée et orientée vers l’intérêt général, dans un modèle assumé d’État-Parti.

Une exigence de clarté républicaine

La spécificité du système chinois, où le Parti communiste se confond largement avec l’État, impose une vigilance accrue aux délégations étrangères. Dans une démocratie pluraliste comme le Sénégal, la séparation entre partis politiques et institutions républicaines constitue un principe fondamental qui ne saurait être relativisé.

En définitive, si les relations partisanes internationales sont légitimes, leur confusion avec des missions institutionnelles expose l’État à des dérives symboliques et politiques préoccupantes.

Il ne faudrait pas que certains entretiennent, volontairement ou non, une confusion savamment construite entre le torchon et la serviette. En République, la clarté des rôles et des symboles n’est pas un luxe : c’est une obligation démocratique.

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