SENTV : Le secteur des hydrocarbures au Sénégal vit une zone de turbulences rarement observée, avec un conflit ouvert entre l’État et les distributeurs de carburant autour d’une redevance controversée due à la Commission de régulation du secteur de l’énergie (Crse). Après plusieurs mois de dialogue infructueux, la tension est montée d’un cran, menaçant l’équilibre du marché et, selon les acteurs du secteur, le fonctionnement même de la chaine énergétique nationale.
Au cœur du désaccord : une taxe de 0,2 FCFA par litre de carburant vendu, instituée pour financer les missions de la Crse mais contestée par les pétroliers qui refusent de la verser dans les conditions actuelles. Les compagnies estiment que cette redevance grève des marges déjà comprimées par les prix plafonds imposés à la pompe, dans un contexte de baisse récente des tarifs décidée en décembre 2025 par la régulation.
Mises en demeure et menace sur les comptes bancaires
Face à ce refus collectif de s’acquitter de la redevance, les autorités ont durci le ton. Selon l’Association Sénégalaise des Pétroliers (ASP), dirigée par Ameth Guissé, des mises en demeure ont été adressées aux distributeurs, et l’administration envisagerait désormais d’émettre des Avis à Tiers Détenteur (ATD), procédure qui permettrait de geler les comptes bancaires des sociétés concernées en cas de non‑paiement.
Pour les opérateurs, cette stratégie est perçue comme un « usage disproportionné de la force régalienne », dans un environnement déjà fragilisé par la régulation des prix à la pompe. « L’État veut imposer sa force régalienne dans un environnement où les prix sont déjà encadrés et les marges extrêmement faibles. C’est une volonté manifeste d’asphyxier toute une industrie », a dénoncé M. Guissé, pointant une impasse qui pourrait raviver les incertitudes autour du secteur.
Les pétroliers ne rejettent pas l’idée d’une contribution au financement du régulateur, mais contestent la manière dont la taxe est intégrée. Selon eux, elle devrait être incluse officiellement dans la structure des prix, pour ne pas être supportée uniquement par les distributeurs, ou être intégrée dans le Prix du pétrole importé (PPI), à l’instar du Fonds de Soutien au Secteur des Hydrocarbures et des Produits Pétroliers (FSIPP), afin de rendre sa collecte plus efficace et transparente.
Malgré des engagements répétés lors des derniers ajustements de prix en décembre et février, cette réforme n’a toujours pas été mise en œuvre, laissant persister une impression de blocage institutionnel entre les acteurs publics et privés.
Crise de confiance et demandes de réforme
Au‑delà de ce contentieux financier, l’ASP profite de l’occasion pour remettre en question l’efficacité de la Crse elle‑même, regrettant notamment la disparition progressive du Comité National des Hydrocarbures (CNH), jugé à l’époque plus souple et moins coûteux dans ses procédures. Les distributeurs dénoncent également des retards importants dans les remboursements de la caisse de péréquation, parfois supérieurs à six mois, qui pèsent lourdement sur leur trésorerie.
« Une telle décision risque de paralyser le pays », ont averti plusieurs membres de l’ASP, dénonçant un risque de gel des opérations courantes et d’impact négatif sur l’approvisionnement en produits pétroliers.
Contexte énergétique plus large
Cette crise survient alors que le Sénégal, devenu récemment un producteur d’hydrocarbures avec la mise en service du champ pétrolier Sangomar et l’exploitation gazière de Greater Tortue Ahmeyim, cherche à renforcer son cadre réglementaire et sa transparence, tout en soutenant le pouvoir d’achat des consommateurs face à l’inflation.
Alors que le bras de fer continue, l’on surveillera de près les décisions à venir du gouvernement et leur impact sur la stabilité d’un secteur stratégique pour l’économie sénégalaise.