SENTV : Il fallait aller à Thiès pour comprendre ce que le 4 avril 2026 n’était pas. Ce n’était pas la cérémonie protocolaire habituelle, déroulée sur le boulevard de la République à Dakar devant une tribune peuplée de dignitaires. Ce n’était pas non plus la simple commémoration d’un anniversaire — le 66e depuis l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale. C’était, dans la lecture que l’on peut en faire au lendemain des festivités, un acte de gouvernance mis en scène avec soin : chaque détail, du lieu au thème en passant par l’invité d’honneur, portait un message.
La cité du rail avait revêtu ses plus beaux atours sur l’avenue Caen. Dès l’aube, les soldats, les formations civiles, les artistes et les anciens combattants avaient pris position le long du tracé du défilé, transformant une artère ordinaire de la quatrième ville du pays en scène nationale. À 8 heures précises, les 21 coups de canon ont retenti — signal du départ du Chef de l’État pour la tribune présidentielle. La « Capitale du Cayor » devenait, pour quelques heures, la capitale du Sénégal.
La délocalisation du défilé national hors de la capitale n’est pas une première absolue dans les annales sénégalaises. Sous Léopold Sédar Senghor, Saint-Louis avait accueilli la cérémonie en 1969. Mais c’est bien la première fois en quarante-quatre ans qu’une ville autre que Dakar endosse cet honneur. Le choix de Thiès n’est pas neutre. Haut lieu de résistance à la pénétration coloniale, berceau d’un syndicalisme ouvrier illustre — celui des cheminots immortalisé par Sembène Ousmane — la cité incarne une mémoire populaire et combattante que le pouvoir actuel revendique.
En y tenant le défilé, Diomaye Faye envoie un signal à deux destinataires simultanément : aux habitants des régions, trop longtemps écartés des grands événements de la vie nationale ; et aux historiens de son propre camp, qui se réclament d’un panafricanisme de rupture ancré dans les luttes du peuple. L’avenue Caen, rebaptisée pour l’occasion espace de communion nationale, en est devenue la scène.
Parmi les 265 véhicules blindés, les 106 motos et les 15 aéronefs qui ont traversé l’avenue Caen sous les yeux d’un public massivement jeune, un détachement a particulièrement retenu l’attention : celui des Forces armées gabonaises, venu défiler aux côtés des soldats sénégalais. Sa présence n’est pas anodine. Elle matérialisait, dans l’espace public, la relation bilatérale que le chef de l’État sénégalais entend consolider avec Libreville.
Invité d’honneur de la cérémonie, le Général Brice Clotaire Oligui Nguema — président de la transition gabonaise depuis le coup d’État d’août 2023 — a été accueilli par Diomaye Faye avec une chaleur qui en dit long sur l’orientation diplomatique de Dakar en Afrique centrale. En lui adressant publiquement un « Vous êtes chez vous », le président sénégalais a affiché une solidarité africaine qui tranche avec les réserves qu’expriment certains partenaires occidentaux à l’égard des régimes militaires du continent.
Le thème retenu pour cette 66e édition — « Les Forces de Défense et de Sécurité, partenaires des Jeux olympiques de la Jeunesse, Dakar 2026 » — n’a rien d’une coquille vide. En associant l’armée aux Jeux Olympiques de la Jeunesse, l’exécutif accomplit plusieurs opérations de communication en une seule phrase. Il rappelle que les FDS ne sont pas cantonnées à la sécurité intérieure, mais engagées dans la construction d’un Sénégal projeté sur la scène mondiale. Il prépare l’opinion publique à la logistique sécuritaire qui encadrera les JOJ, prévus à Dakar, Diamniadio et Saly. Et il offre à la jeunesse — massivement présente dans les tribunes de Thiès — un récit d’avenir dans lequel elle peut se reconnaître.
Sur les écrans géants installés le long du parcours, une revue navale projetée en temps réel a complété le dispositif spectaculaire. Des artistes et comédiens ont incarné les figures historiques sénégalaises ayant combattu l’esclavage et colonisation — hommage vivant qui a profondément ému un ancien combattant interrogé sur place. Âgé de plus de 62 ans, il confiait avoir commencé à défiler à 18 ans, et voir ses petits-enfants assister à ce même rituel relevait pour lui de la dignité retrouvée.À Dakar, en parallèle, plus de 1 300 militaires supplémentaires avaient pris part à un défilé secondaire, preuve que la délocalisation vers Thiès n’impliquait pas l’abandon de la capitale mais une double mobilisation inédite. Ce 4 avril 2026 restera ainsi comme l’édition de la décentralisation assumée, de la diplomatie sud-sud affichée et du pari sportif mondial — trois messages en un seul défilé.