Le Sénégal avalera-t-il la banane gambienne ?

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Adama baroo«Nous sommes inséparables car nous partageons les mêmes valeurs, le même mode de vie. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes une famille. »

Le 18 février, dans le stade de Bakau, à Banjul, le président sénégalais, Macky Sall, est l’unique VIP à s’exprimer à la tribune. En signe de gratitude, son jeune « frère », Adama Barrow, a fait de lui son invité d’honneur pour cette cérémonie d’investiture en terre gambienne. « Nous sommes le même peuple », martèle en écho le chef d’État nouvellement élu. Au terme d’une longue période glaciaire, la relation sénégalo-gambienne connaît un brusque réchauffement climatique. Au point qu’en coulisses certains craignent d’y voir les prémices d’une mise sous tutelle du nouveau régime gambien par son puissant voisin.

Le pivot sénégalais des négociations

Ce n’est un secret pour personne : si le départ contraint de l’imprévisible Yahya Jammeh est à mettre au crédit de la Cedeao, le Sénégal y a joué un rôle pivot. Partisan d’une solution négociée, Macky Sall n’a jamais caché qu’il était prêt à faire respecter « la volonté souveraine du peuple gambien », au besoin par la coercition. C’est à Dakar qu’Adama Barrow fut accueilli mi-janvier, à Dakar aussi qu’il a prêté serment une première fois, le 19 du même mois, et où il a attendu de pouvoir regagner Banjul.

Accorder un statut privilégié à Macky Sall n’était pas très habile vis-à-vis des pays de la Cedeao
C’est encore le Sénégal qui a rédigé la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant implicitement le principe d’une intervention militaire en territoire gambien. Et c’est le Sénégal qui fut le principal pourvoyeur de cette force de la Cedeao.

Un « carton plein » diplomatique dont s’enorgueillit Macky Sall et dont les Gambiens anti-Jammeh lui savent gré. Le 18 février, il fut accueilli par une standing ovation après avoir défilé la veille en décapotable dans les rues de la capitale au côté de son homologue.

Le Guinéen Alpha Condé, pourtant nouveau président en exercice de l’Union africaine et principal médiateur lors de la négociation de la dernière chance ayant abouti au départ de Jammeh, n’avait, lui, pas fait le déplacement… « Accorder un statut privilégié à Macky Sall n’était pas très habile vis-à-vis des pays de la Cedeao ou du Maghreb qui ont œuvré pour dénouer la crise », estime un observateur sénégalais.

Un pays coupé en deux

« La vocation du Sénégal et de la Gambie est de former un seul État », déclarait l’ancien président Abdou Diouf en 1984. Une aspiration récurrente, chez certains responsables sénégalais, du fait d’une incongruité géographique héritée des colonisations française et britannique. Considérée, au gré des métaphores, comme « l’estomac » de son voisin ou comme « une banane dans la gueule du Sénégal » (selon l’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo), la Gambie est aussi un caillou dans sa babouche.

Malgré l’aberration que constitue le tracé de ses frontières, la Gambie, indépendante depuis 1965, tient à sa souveraineté
Coupant en deux ce dernier en son milieu, le pays d’Adama Barrow accentue l’isolement – et les velléités sécessionnistes – de la verte Casamance, région méridionale à la fois agricole et touristique. Yahya Jammeh avait largement abusé de ce pouvoir de nuisance en compliquant le transit des Sénégalais par la Gambie ou en offrant une base arrière aux rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance.

Pour Macky Sall, l’idylle nouée avec Adama Barrow est capitale s’il espère tourner cette page. Reste à canaliser une fraternité trop ostensible avant que celle-ci ne donne l’impression que Dakar s’apprête à avaler la banane gambienne. Malgré l’aberration que constitue le tracé de ses frontières, la Gambie, indépendante depuis 1965, tient à sa souveraineté. Et son peuple, fût-il proche de son voisin par la langue et la culture, pourrait voir d’un mauvais œil son nouveau leader rabaissé au rang de préfet de région prenant ses ordres à Dakar.

par Mehdi Ba

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