SENTV : Le bras de fer autour de l’encadrement des crédits spéciaux prend une dimension institutionnelle au Sénégal. Alors que l’Assemblée nationale cherche à renforcer son contrôle sur certains mécanismes budgétaires, Aminata Touré met en garde la majorité parlementaire contre toute volonté d’empiéter sur les prérogatives de l’Exécutif.
L’ancienne Première ministre, aujourd’hui Haut Représentant du président de la République, estime que le différend doit être tranché dans le strict respect de la Constitution et de la séparation des compétences entre les institutions.
Une proposition de loi au cœur de la controverse
Le débat a été relancé par une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale pour encadrer les crédits spéciaux et les autres fonds secrets. Cette initiative figure parmi les chantiers législatifs ouverts par le Parlement en juillet 2026. La question de la transparence et du contrôle de ces ressources est devenue un sujet sensible dans le débat public.
Pour Aminata Touré, le renforcement du contrôle parlementaire peut être discuté, mais il ne saurait conduire à transférer au Parlement des compétences relevant de l’Exécutif.
Elle considère ainsi que la démarche du Premier ministre devant le Conseil constitutionnel est juridiquement fondée lorsqu’une initiative parlementaire risque, selon elle, de modifier la répartition constitutionnelle des pouvoirs.
« L’Assemblée nationale ne peut pas gouverner le pays »
C’est sur le terrain institutionnel que le discours de Mimi Touré se veut le plus ferme. Elle appelle les députés de la majorité à rester dans le cadre de leurs prérogatives et refuse que le Parlement devienne un centre concurrent de décision gouvernementale.
« Il ne faut pas que l’Assemblée nationale et son président pensent qu’ils peuvent gouverner le pays à partir de l’Assemblée nationale », soutient-elle.
Une mise en garde qui intervient alors qu’Ousmane Sonko préside désormais l’Assemblée nationale. L’ancien Premier ministre a été réintégré comme député après son départ du gouvernement. Le Conseil constitutionnel, saisi par 18 députés contestant cette réintégration, s’est déclaré incompétent le 17 juin 2026.
Le contrôle parlementaire, oui ; l’exécution du budget, non
Pour Aminata Touré, l’Assemblée nationale dispose de moyens pour contrôler l’action gouvernementale et examiner la gestion des finances publiques. Elle estime toutefois que ce contrôle doit s’exercer dans les limites fixées par la Constitution.
Le texte constitutionnel prévoit notamment qu’en cas de désaccord sur la recevabilité d’une proposition ou d’un amendement au regard du domaine de la loi, le Conseil constitutionnel peut être saisi par le Président de la République, l’Assemblée nationale ou le Premier ministre.
Cette disposition constitue l’un des fondements juridiques du débat actuel sur la répartition des compétences entre le pouvoir législatif et l’Exécutif.
Les crédits spéciaux, un sujet de transparence
Aminata Touré défend par ailleurs le principe même des crédits spéciaux. Elle rappelle que ces mécanismes peuvent répondre à des besoins particuliers de l’État, notamment dans des situations nécessitant une intervention rapide ou discrète.
Elle cite notamment des dépenses liées à la solidarité nationale, à certaines urgences ou encore à des événements d’envergure nationale.
Mais la question de leur utilisation demeure au centre du débat sur la transparence budgétaire. L’Assemblée nationale a justement inscrit leur encadrement parmi ses initiatives récentes, dans le cadre d’un renforcement du contrôle de l’action publique.
Le cas controversé des 1,7 milliard de francs CFA
L’ancienne Première ministre revient également sur le montant de 1,7 milliard de francs CFA qui aurait été attribué à Ousmane Sonko lorsqu’il occupait la Primature.
Elle juge cette somme particulièrement importante et souhaite que son utilisation puisse être expliquée publiquement. Pour elle, le débat sur la transparence de l’utilisation des fonds doit être distingué de celui portant sur l’existence même des crédits spéciaux.
Cette question pourrait ainsi continuer d’alimenter les échanges politiques, alors que la majorité parlementaire entend renforcer les mécanismes de contrôle budgétaire.
Mimi Touré appelle au respect des frontières institutionnelles
Au-delà de la polémique sur les crédits spéciaux, Aminata Touré redoute surtout une confrontation durable entre les institutions.
Son message s’adresse donc à la fois au président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, et aux députés de la majorité : le Parlement doit exercer pleinement sa mission de législation et de contrôle, mais ne peut se substituer au gouvernement dans la conduite de l’action publique.
L’Assemblée nationale a d’ailleurs renforcé ces derniers mois ses mécanismes de contrôle, notamment avec la mise en place d’un Comité d’évaluation des politiques publiques destiné à examiner l’efficacité des programmes et des investissements de l’État.
Pour Mimi Touré, l’enjeu est désormais d’éviter qu’un désaccord sur la gestion des finances publiques ne se transforme en crise institutionnelle.
« La loi, c’est ce qui nous protège tous », résume-t-elle, en appelant les différents pouvoirs à respecter leurs domaines de compétence et à privilégier les mécanismes constitutionnels pour régler leurs différends.