SENTV : Au Sénégal, l’avortement reste une réalité largement invisible, mais les données disponibles permettent d’en mesurer une partie de l’ampleur. Entre les cas recensés dans les structures sanitaires et les estimations issues d’études nationales, les chiffres révèlent surtout une forte exposition aux complications et des inégalités dans l’accès à des soins sécurisés.
En 2020, 34 079 avortements ont été recensés par les services de la Direction de la santé de la mère et de l’enfant (DSME) du ministère de la Santé. Dakar arrivait en tête avec 6 948 cas, devant Thiès (5 390) et Diourbel (3 704). Kaolack comptait pour sa part 2 673 cas, tandis que Sédhiou et Kédougou figuraient parmi les régions affichant moins de 1 000 cas.
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence. Il s’agit de cas constatés ou enregistrés par le système de santé, et non d’un décompte exhaustif de toutes les interruptions de grossesse pratiquées dans le pays. Le contexte juridique et la clandestinité rendent en effet particulièrement difficile l’établissement d’une statistique nationale complète. Africa Check, citant le ministère de la Santé, rappelle notamment que les données disponibles pour 2019 et 2020 étaient provisoires.
Une estimation nationale bien plus élevée
Une étude publiée par le Guttmacher Institute à partir de données portant sur 2012 estimait à 51 500 le nombre d’avortements provoqués cette année-là au Sénégal. Parmi eux, environ 16 700 femmes avaient été prises en charge dans des établissements de santé pour des complications, soit près d’un tiers des avortements estimés.
Il est donc important de ne pas présenter ces 51 500 cas comme une statistique de 2021 : l’estimation concerne bien l’année 2012. En raison de la rareté des données nationales, elle continue néanmoins d’être utilisée comme référence pour documenter l’ampleur du phénomène. Africa Check souligne d’ailleurs que cette estimation ne permet pas d’affirmer qu’un nombre similaire d’avortements survient chaque année.
Les complications, autre visage du phénomène
L’enjeu sanitaire se situe également dans les conditions dans lesquelles certaines interruptions de grossesse sont pratiquées. L’étude Guttmacher relevait que les complications étaient nettement plus fréquentes lorsque l’avortement était provoqué par la femme elle-même ou réalisé par un prestataire non qualifié. À l’inverse, les complications étaient moins fréquentes lorsque l’intervention était pratiquée par un médecin ou par une infirmière ou une sage-femme.
Hémorragies, infections, avortements incomplets ou lésions de l’appareil génital figurent parmi les complications possibles d’un avortement non sécurisé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle qu’un avortement pratiqué avec une méthode recommandée, adaptée au terme de la grossesse et par une personne disposant des compétences nécessaires est une intervention très sûre.
À l’échelle internationale, l’OMS estime qu’environ 73 millions d’avortements provoqués ont lieu chaque année dans le monde. Près de 45 % sont pratiqués dans des conditions qui ne répondent pas aux critères de sécurité. L’Organisation estime également, sur la période 2009-2020, que l’avortement était associé à environ 8 % des décès maternels.
L’OMS insiste ainsi sur le rôle de l’accès aux services de santé, à l’information et à la contraception dans la prévention des grossesses non désirées et des complications liées aux avortements non sécurisés.
Au Sénégal, la question financière constitue également un élément important du débat. Lorsque les femmes cherchent clandestinement à obtenir une interruption de grossesse auprès d’un prestataire disposant de compétences médicales, les montants peuvent devenir particulièrement élevés, selon les témoignages et données présentés lors de rencontres consacrées à la santé reproductive.
Cette situation crée une inégalité devant le risque : les femmes disposant de ressources suffisantes peuvent davantage avoir accès à des prestations médicalisées clandestines, tandis que les plus précaires peuvent être contraintes de recourir à des solutions moins sûres.
Le débat sur l’avortement médicalisé au Sénégal ne se limite donc pas à l’opposition entre légalisation et interdiction. Il pose également la question de la santé publique, de la prévention, de l’accès aux soins et de la protection des femmes confrontées à une grossesse non désirée.
Depuis plusieurs années, des organisations et acteurs de la société civile plaident notamment pour l’accès à l’avortement médicalisé dans certaines circonstances, notamment en cas de viol ou d’inceste. Le sujet reste cependant sensible dans un pays où la législation demeure restrictive. En 2025 encore, une « Task Force » consacrée aux droits reproductifs appelait à une évolution du cadre juridique.