Côté d’Ivoire : décès de Seydou Diarra, le Premier ministre des missions impossibles

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SENTV :  La vie politique de Seydou Elimane Diarra, mort à Abidjan le 19 juillet 2020 à l’âge de 86 ans, se résume en trois mots : homme de consensus. Il avait réussi la prouesse d’être nommé Premier ministre par deux chefs d’État différents, à des périodes difficiles dans l’histoire de la Côte d’Ivoire.

Sa santé était précaire ces trois dernières années et ses apparitions publiques, rares. Dans sa luxueuse villa des Deux-Plateaux à Cocody, aux côtés de son épouse franco-ivoirienne Josiane Varre et, souvent, de sa dernière fille ainsi que de ses petits-enfants qu’ils recevaient pendant les vacances, Seydou Elimane Diarra passait ses vieux jours, dans la paix de l’homme qui aura accompli son devoir citoyen avec honnêteté.

« Je garde un souvenir inaltérable des années où j’ai été ministre dans le gouvernement d’union nationale dirigé par le Premier ministre Diarra, au sortir de l’accord de Linas-Marcoussis, et je salue la mémoire d’un homme attaché à la paix et à la concorde », témoigne Guillaume Soro, Premier ministre de 2007 à 2012, actuellement en exil en France. Selon lui, « Seydou Elimane Diarra a incarné au cours des trois dernières décennies la figure politique de la tolérance, du consensus et de la réconciliation dans notre pays. »

Premier ministre de la transition militaire

Nous sommes en décembre 1999. Le général Robert Guéï, à la tête de « jeunes gens », des militaires mutins sans grade, renverse Henri Konan Bédié, qui a succédé, six ans plus tôt, à Félix Houphouët-Boigny. Le militaire putschiste fait alors appel à Diarra en vue de constituer le gouvernement. Premier ministre de Robert Guéi durant la transition militaire, il échoue à empêcher ce dernier de se porter candidat à la présidentielle d’octobre 2000, finalement remportée par Laurent Gbagbo, à l’issue d’une crise postélectorale qui a fait des dizaines de morts.

Alors que Gbagbo lui demande de conserver son poste, le temps de lui permettre de pacifier le pays, Diarra décline respectueusement l’offre, mais maintient les contacts avec le nouveau chef d’État. C’est sans surprise que Gbagbo le nomme président du Forum de la réconciliation nationale en 2001. Durant les mois d’octobre et novembre de la même année, Diarra réussit à réunir à Yamoussoukro, pour la première fois autour d’une même table, les quatre grands de la politique ivoirienne d’alors. Il s’agit d’Alassane Ouattara et d’Henri Konan Bédié qui étaient tous les deux en exil, de Robert Guéï, qui s’était retiré dans son fief de l’Ouest montagneux après sa chute, et de Laurent Gbagbo.

Fin janvier 2003, à l’issue des accords de Linas-Marcoussis censés mettre un terme à la rébellion des Forces nouvelles de Guillaume Soro, c’est naturellement encore à Diarra que pense Gbagbo, quand on lui demande de choisir un Premier ministre de consensus. Celui-ci occupe le poste durant deux ans, dans un environnement particulièrement hostile, entre les « Jeunes patriotes » de Charles Blé Goudé – partisans de Gbagbo – qui le traitaient de « Premier ministre de coup d’État » et les militants de l’opposition politique qui le soupçonnaient de rouler pour le pouvoir. Cependant, la classe politique dirigeante évite de l’attaquer de front.

« Toute la classe politique reconnaît ma position d’homme de consensus », se plaisait-il à dire. Pour arriver à agir « comme s’il était impossible d’échouer », comme il l’a confié à Jeune Afrique dans l’une de ses rares interviews accordées à un média, ce fils de fonctionnaire colonial né à Katiola, dans le centre-nord, use de ses talents de diplomate.

Musulman pratiquant – il s’est rendu à la Mecque pour le Hadj –, Diarra est nommé ambassadeur au Brésil en 1970 par Félix Houphouët-Boigny, qui l’avait auparavant envoyé en prison durant deux ans, dans la sulfureuse affaire des « complots » de 1963.

À sa retraite de l’administration publique en 1985, il se lance dans les affaires et prend la direction de SACO, entreprise de transformation de cacao. Président de la Chambre de commerce et d’industrie, il fait fortune, sans se mêler de politique. Cette période le rapproche cependant de Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, avec lequel il avait milité au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), lors de ses études d’ingénieur agronome. Ses relations avec Alassane Ouattara, quant à elles, se solidifient lors de la transition militaire.

Haute autorité pour la bonne gouvernance

En 2015, ce dernier, alors président de la République depuis 2011, le nomme à la tête de la Haute autorité pour la bonne gouvernance (HABG, institution censée lutter contre la grande corruption).

Début février 2016, Diarra présente un rapport de 63 dossiers de dénonciations d’actes de corruption impliquant des hauts responsables de l’administration ivoirienne. Ces derniers ne seront pas poursuivis devant les tribunaux, mais Diarra reste constant : « L’avènement de l’Ivoirien nouveau devra être placé sous le sceau de l’exemplarité des premiers responsables. »

En 2017, Ouattara nomme un nouveau président à la tête de la HABG et Diarra prend alors définitivement sa retraite politique. D’une santé précaire, il a fini ses jours dans sa résidence, entouré des siens. L’histoire ivoirienne retiendra sans doute de lui qu’il a été « un homme de principe, de rigueur, un grand serviteur de l’État », selon les mots d’Albert Toikeusse Mabri, qui a été son ministre de la Santé sous Gbagbo et qui le présente « comme un père ».

Jeune Afrique

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