Sénégal : une vaste filière de fausses identités démantelée entre Ziguinchor et plusieurs communes du pays
SENTV : Quelques semaines après l’affaire ayant impliqué le lutteur « Bébé Diène », un nouveau scandale lié à la fraude documentaire secoue l’administration sénégalaise. Une enquête menée par l’antenne régionale de la Division nationale de lutte contre le trafic de migrants (DNLT) de Ziguinchor a permis de mettre au jour un réseau structuré de fabrication de faux documents d’état civil opérant dans plusieurs localités du pays.
Sept personnes ont été déférées devant le parquet du Tribunal de Grande Instance de Ziguinchor pour association de malfaiteurs, faux et usage de faux en écritures publiques, complicité et obtention indue de documents administratifs.
Une enquête déclenchée après un contrôle à Cantène
L’affaire a débuté à la suite d’un contrôle de routine effectué au poste de Cantène. Les agents de la DNLT y ont intercepté une ressortissante bissau-guinéenne porteuse de documents administratifs suspects établis au nom de la mairie de Kaour.
Confrontée aux vérifications des enquêteurs, la femme a reconnu avoir obtenu les actes contre rémunération grâce à un réseau impliquant des agents municipaux et des responsables de centres d’état civil.
Ses déclarations ont permis aux enquêteurs de remonter progressivement toute la chaîne de fabrication et de distribution des faux documents.
Des centaines de données fictives découvertes
Les perquisitions et l’exploitation des téléphones saisis ont conduit à la découverte de centaines de données administratives fictives provenant notamment des centres d’état civil de Kaour, Niaguis, Ziguinchor, Enampore et Djouloulou.
Les enquêteurs ont également mis la main sur plusieurs certificats de nationalité et casiers judiciaires falsifiés portant les en-têtes du Tribunal de Grande Instance de Ziguinchor ainsi que des tribunaux d’instance de Bignona et d’Oussouye.
Selon les premiers éléments de l’enquête, la majorité des bénéficiaires seraient des ressortissants étrangers cherchant à obtenir frauduleusement des documents sénégalais.
Un système sophistiqué de falsification
Les investigations révèlent un mode opératoire particulièrement élaboré. Les membres du réseau utilisaient des cahiers de brouillon servant de « registres parallèles » afin d’introduire de nouveaux actes après la clôture officielle des registres administratifs.
Les fraudeurs exploitaient également les espaces laissés vacants dans certains registres pour créer de nouvelles identités ou modifier des filiations existantes.
Les tarifs pratiqués variaient entre 6 000 et 250 000 FCFA selon le type de document recherché, la complexité des modifications et la nationalité du bénéficiaire.
Jean-Luc Mamadou Corréa présenté comme le pivot du réseau
Au centre du dossier figure Jean-Luc Mamadou Corréa, présenté par les enquêteurs comme l’intermédiaire principal du système.
Lors des perquisitions, les policiers ont découvert chez lui plusieurs actes administratifs présumés frauduleux portant les en-têtes de différents centres d’état civil du pays, notamment Wakhinane Nimzatt, Guédiawaye, Diamniadio, Hann Bel-Air, Médina, Yeumbeul Nord et Sham Notaire.
Selon les déclarations recueillies par les enquêteurs, il travaillait en collaboration avec plusieurs agents municipaux impliqués dans la confection des documents falsifiés.
Des agents administratifs et judiciaires impliqués
Parmi les personnes citées dans l’enquête figure également Ascension Mendy, agent judiciaire administratif affecté au Tribunal de Grande Instance de Ziguinchor.
Les enquêteurs le soupçonnent d’avoir participé à des modifications d’identités et de filiations concernant plusieurs ressortissants bissau-guinéens. Plusieurs certificats de nationalité portant les en-têtes des juridictions de Ziguinchor, Bignona et Oussouye ont été saisis au cours des investigations.
Après avoir reconnu certains faits lors des premières auditions, le suspect aurait ensuite invoqué son droit au silence.
Des identités de personnes décédées revendues
L’enquête met aussi en lumière des pratiques particulièrement sensibles au sein de certains services administratifs.
Paterne Tavarez, chargé de l’enregistrement des décès à la mairie de Ziguinchor, est soupçonné d’avoir revendu les identités de personnes décédées afin qu’elles soient réutilisées dans des dossiers administratifs frauduleux.
De son côté, Ansou Danfa, responsable du centre d’état civil de Kaour, aurait reconnu avoir vendu une vingtaine d’identités à des ressortissants étrangers.
Les enquêteurs indiquent également que plus de cinquante actes présumés frauduleux auraient été confectionnés au niveau du centre d’état civil d’Enampore.
Le cas Flaye Flavia au cœur des investigations
Le dossier ayant permis de dévoiler l’existence du réseau concerne une ressortissante bissau-guinéenne identifiée sous le nom de Flaye Flavia Thiamy, née à Ngoré, en Guinée-Bissau.
Selon les investigations, cette dernière serait devenue administrativement « Flaye Flavia Mendy », née à Kaour le 31 décembre 2008, avec une nouvelle filiation sénégalaise.
Cette transformation d’identité constitue aujourd’hui l’un des principaux éléments examinés par les enquêteurs dans cette affaire considérée comme l’un des plus importants réseaux de fraude documentaire découverts ces dernières années au Sénégal.